Noms de Dieu!
Noms de Dieu !
Le titre Noms de Dieu ! pourrait faire sourire s’il ne s’agissait d’un ouvrage collectif sérieux, dirigé par Danielle Cohen-Levinas[1], dans lequel des auteurs d’horizons variés — philosophes, penseurs, croyants ou non s’interrogent sur la pluralité des noms divins dans la Torah et sur ce qu’elle engage sur les plans théologique, philosophique et spirituel. Le texte qui suit ne se veut ni une présentation ni un commentaire de ce livre. Il prend appui sur les questions qu’il soulève pour ouvrir une réflexion personnelle, en revenant aux textes bibliques eux-mêmes. C’est donc à travers quelques passages fondateurs de la Torah, et l’attention portée aux noms qui y sont employés pour dire Dieu, que l’on tentera de comprendre comment cette multiplicité de noms éclaire à la fois la relation au divin et la diversité des manières de se rattacher au judaïsme.
Dans le langage quotidien, la tradition nous invite à parler de Dieu avec retenue en disant Hashem, « le Nom ». Ainsi, lorsque nous disons Baroukh Hashem (« Dieu soit béni ») ou Beezrat Hashem (« avec l’aide de Dieu »), nous faisons allusion au Nom suprême sans le prononcer. Ce Nom est le Tétragramme, composé de quatre lettres, que la Torah emploie plus de 1500 fois mais que la tradition interdit de prononcer. Il exprime à la fois l’éternité de Dieu, sa fidélité et sa présence vivante auprès de son peuple. Sa valeur numérique[2] (26) bien connue, rappelle combien le Nom divin imprègne même les gestes les plus concrets de la vie religieuse, comme les dons faits à la synagogue en multiples de 26.
Pourtant, la Torah ne commence pas par ce Nom. Le premier verset de la Genèse parle d’Elohim. « Au commencement, Elohim créa le ciel et la terre ». Durant tout le premier chapitre, c’est Elohim qui agit, crée, sépare, établit l’ordre du monde, fixe les lois de la nature. Ce nom renvoie à Dieu comme Créateur et Maître de l’univers, source de justice et d’autorité. Il exprime une relation universelle, valable pour toute l’humanité.
Ce n’est qu’au début du second chapitre que le Tétragramme (Hashem) apparaît, d’abord associé à Elohim sous la forme Hashem Elohim. Ce passage marque une transition essentielle : le Dieu créateur devient aussi le Dieu de la relation, celui qui façonne l’humain, qui parle et qui entre en dialogue. La Torah suggère ainsi un mouvement du cosmique vers l’intime, de l’universel vers le personnel.
Nos Sages ont longuement médité cette apparente contradiction. Elohim est souvent associé à la rigueur, à la loi et au jugement, tandis que le Tétragramme renvoie à la miséricorde, à la fidélité et à l’alliance. Il ne s’agit pas de deux réalités distinctes, mais de deux manières de dire le même Dieu selon la relation envisagée. La lecture du texte biblique nous enseigne que Dieu ne peut être réduit à une seule approche.
Mais me direz-vous, quand on lit dans les rouleaux de la Torah comment lit-on le Tétragramme puisque l’on n’a pas le droit de le prononcer? Les rabbins du Talmud[3] nous ont précisé qu’on doit dire Adonaï (« mon seigneur ») . La question se pose alors de savoir si le mot Adonaï est employé dans la Torah également comme nom divin. La réponse est positive et on trouve Adonaï parfois accolé au Tétragramme[4]. Dans ce cas Adonaï Tétragramme se prononce de manière liturgique Adonaï Elohim. Je vous l’accorde, ce n’est pas toujours facile à suivre !
Avec les patriarches, de nouveaux noms apparaissent encore. Dieu est appelé El Elyon, le Dieu Très-Haut, soulignant sa souveraineté universelle, ou El Shaddaï, souvent traduit par «Dieu tout-puissant », nom sous lequel Dieu se révèle à Abraham. Dans le livre de l’Exode, Dieu lui-même précise à Moïse qu’Abraham, Isaac, Jacob ne l’ont connu que sous le seul nom de El Shaddaï
L’épisode du buisson ardent au début du livre de l’Exode approfondit cette révélation. A la question que pose Moïse : « Or, je vais trouver les enfants d’Israël et je leur dirai: Le Dieu de vos pères m’envoie vers vous… S’ils me disent: Quel est son nom? que leur dirai-je? » , Dieu répond par « Je serai ce que je serai[5] » (Eyeh asher Eyeh). Cette formulation n’enferme pas Dieu dans une définition ; elle ouvre un avenir. Elle dit la présence divine au cœur de l’histoire, l’accompagnement fidèle du peuple d’Israël dans ses épreuves et sa délivrance.
Le livre de l’Exode précise que le Nom – Tétragramme est pleinement révélé à Moïse[6], marquant une étape nouvelle dans la relation entre Dieu et Israël qui se matérialise par le don de la Torah au Mont Sinaï, don qui selon la tradition parachève la création du monde.
Si la Torah ne nomme pas le divin, elle lui donne plusieurs qualificatifs, en général formés par le nom El accompagné d’attributs qui en précisent la manifestation : El Elyon (Dieu Très-Haut), El Shaddaï (Dieu de la puissance et de la promesse) – que nous avons déjà mentionnés- El raḥoum (Dieu compatissant) ou bien El Gadol (souverain), Gibor (puissant), Nora(redoutable) comme dans ce verset du Deutéronome qui lie les trois principaux noms divins et complète la présentation avec El et 3 attributs : « Car l’Éternel (Tétragramme), votre Dieu(Elohim), c’est le Dieu des dieux (Eloyé Haelohim) et le maître des maîtres (Adoné Haadonim), Dieu souverain, puissant et redoutable (HaEl Hagadol Hagibor veHanora) »[7] [8].
À ces noms bibliques s’ajoutent ceux forgés par la tradition rabbinique et kabbalistique: Ribbono Shel Olam (Maître du monde), Hakadosh Baroukh Hou (le Saint, béni soit-Il), Hamakom (le Lieu), Ein Sof (l’infini). Chacun exprime une facette de la relation à Dieu et permet de Le nommer sans jamais Le réduire.
La multiplicité des noms divins éclaire aussi la diversité des manières de vivre le judaïsme. Certains se rattachent plus fortement au Dieu de la loi et de la justice (Elohim), d’autres au Dieu de l’alliance et de la compassion (le Tétragramme), d’autres encore à la relation de service et de prière (Adonaï). Ces voies ne s’excluent pas ; elles se complètent au sein d’une même fidélité.
Les prénoms bibliques en témoignent de manière saisissante. Certains intègrent le nom El : El‘azar (« Dieu aide »), Elimelekh (« mon Dieu est roi »), Netan’el (« Dieu a donné »), Rafa’el (« Dieu guérit »), Elisheva‘ (« Dieu est serment »), Yishma‘el (« Dieu entend »), Mikha’el (« Qui est comme Dieu ? »), Gavri’el (« Dieu est ma force »).
D’autres prénoms portent directement des lettres du Tétragramme, sous les formes Yah ou Yahu, inscrivant le Nom divin au cœur même de l’identité humaine : Yeshayahu (Isaïe, « le salut de YHWH »), Yirmeyahu (Jérémie, « YHWH élève »), Hoshea‘ (Osée, « salut »), Neḥemya (Néhémie, « YHWH console »), Yotam (« YHWH est parfait »), Yoel (« YHWH est Dieu »), Yonatan (« YHWH a donné »), Yoshiyahu (« YHWH soutient »), Yoash (« donné par YHWH »), Yoḥanan (« YHWH a fait grâce »).
Ces noms disent la foi vécue, la confiance, l’espérance et la reconnaissance. Ils rappellent que le Nom de Dieu n’est pas seulement objet de crainte révérencielle, mais source de vie, de sens et de transmission.
Ainsi, la pluralité des noms divins n’affaiblit pas l’unité de Dieu ; elle en manifeste la profondeur. Elle préfigure aussi la diversité des chemins par lesquels les hommes et les femmes se rattachent au judaïsme. Un seul Dieu, un seul peuple, une seule Torah — mais une multitude de noms pour sanctifier le Nom et une multitude de voix pour dire la fidélité.
Dani BITTER
Décembre 2025
[1] Noms de Dieu ! L’unique, le pluriel et le singulier, sous la direction de Danielle Cohen-Levinas, Éditions du Cerf, 2024, Paris,
[2] En effet la valeur numérique de chaque lettre du tétragramme est la suivante : י=10 ה=5 ו=6 ה=5 et la somme des lettres 10+5+6+5=26.
[3] Talmud de Babylone , traité Pessa’him 50A
[4] Par exemple dans Genèse 15.2 ou Genèse 15.8 , Abraham emploie l’expression אֲדֹנָי יְהוִה
[5] Exode 3.13-14 Traduit quelquefois par je suis ce que je suis.
[6] וּשְׁמִי יְהוָה « mon nom est Hashem (Tétragramme) » Exode 6.3
[7] כִּי, יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם–הוּא אֱלֹהֵי הָאֱלֹהִים, וַאֲדֹנֵי הָאֲדֹנִים: הָאֵל הַגָּדֹל הַגִּבֹּר, וְהַנּוֹרָא (Deutéronome 10.17)
[8] La bénédiction de la Amida, dite bénédiction des pères fait écho à ce texte, en voici le commencement בָּרוּךְ אַתָּה יְיָ אֱלֹהֵינוּ וֵאלֹהֵי אֲבוֹתֵינוּ, אֱלֹהֵי אַבְרָהָם, אֱלֹהֵי יִצְחָק, וֵאלֹהֵי יַעֲקֹב הָאֵל הַגָּדוֹל הַגִּבּוֹר וְהַנּוֹרָא אֵל עֶלְיוֹן. Bénis sois-tu notre Maître, notre Dieu, le Dieu de nos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, Dieu souverain, puissant et redoutable, Dieu très haut…. Cette bénédiction est récitée trois fois par jour et également lors du Moussaf de Shabbat. ( Dans les livres de prière יְיָ se lit Adonaï.)